Par Antonio Tejeda Encinas, président de l’Euro-American Committee of Digital Law, CEO de Meta Channel Corp
Poursuivons avec le Sommet pour l’action sur l’intelligence artificielle (IA) de Paris, les 10 et 11 février 2025
L’Europe a décidé de taper du poing sur la table. Avec 200 milliards d’euros, l’Union européenne entend entrer de plain-pied dans la course mondiale à l’intelligence artificielle (IA) à travers InvestAI (sommet de Paris).
Le pari est ambitieux : une infrastructure propre, des talents européens et un développement technologique aligné sur les valeurs de l’Union. Cependant, passée l’euphorie initiale, la critique doit être sans concession. (Un autre jour, je jouerai le gentil flic.)
Pour répondre, il faut analyser ce qui est réellement nécessaire pour mener la course à l’IA et vérifier si l’Europe dispose de ce qu’il faut pour y parvenir.
1. L’argent peut-il combler l’écart avec les États-Unis et la Chine ?
Le leadership en IA ne s’achète pas : il se construit sur l’infrastructure technologique, l’accès aux données, les talents et une réglementation stratégique.
Si l’on compare l’Europe à ses concurrents, les différences sont évidentes.
2. Des problèmes structurels qui limitent l’impact de l’investissement
L’annonce de gigausines d’IA dans le cadre d’InvestAI a été présentée comme une avancée clé :
Les règles de l’AI Act empêchent d’entraîner des modèles sur de grands volumes de données, ce qui limite leur capacité face à OpenAI ou Google.
Exemple : alors que les États-Unis entraînent des modèles avec des données issues de milliers de plateformes, en Europe la collecte est restreinte par la protection de la vie privée et le consentement individuel.
Sans données, pas d’IA compétitive.
Alors que les États-Unis et la Chine avancent sans restrictions, l’UE impose des normes complexes qui ralentissent le développement de nouveaux modèles d’IA.
L’AI Act impose des obstacles que les entreprises américaines et chinoises ne connaissent pas, ce qui limite la capacité de croissance des start-up européennes.
Chaque pays a sa propre stratégie en matière d’IA, ce qui complique la coordination et l’accès uniforme aux fonds et aux infrastructures.
Ainsi, la France, l’Allemagne et l’Espagne, par exemple, ont adopté leurs propres stratégies en matière d’IA, avec des fonds nationaux et des priorités différentes :
Alors qu’aux États-Unis et en Chine les entreprises se développent dans un cadre réglementaire unique, dans l’UE elles doivent composer avec 27 réglementations différentes.
3. Où va réellement l’argent ?
L’investissement de 200 milliards est important, mais il est mal orienté.
4. Que devrait faire l’Europe pour ne pas gaspiller cet investissement ?
La clé ne consiste pas seulement à dépenser de l’argent, mais à créer un écosystème technologique durable. Pour cela, l’Europe a besoin :
5. Investissement stratégique ou échec annoncé ?
L’Europe a misé gros, mais sans résoudre ses faiblesses structurelles, InvestAI risque d’être une initiative dotée de beaucoup d’argent et de peu d’impact réel.
L’Europe pourra-t-elle fabriquer ses propres puces pour garantir son indépendance technologique ?
L’UE révisera-t-elle son cadre réglementaire pour ne pas étouffer l’innovation ?
Peut-elle réellement rivaliser avec les États-Unis et la Chine, ou est-elle destinée à être un acteur secondaire de l’IA mondiale ?
L’Europe ne joue pas seulement son leadership technologique, mais aussi sa souveraineté géopolitique. Investir 200 milliards sans résoudre sa dépendance en matière de puces, de données et de talents n’est pas seulement une erreur : c’est un suicide stratégique.
Si InvestAI échoue, l’UE devra faire face à un avenir où elle ne perdra pas seulement la bataille technologique, mais aussi son autonomie économique et politique. Il ne s’agit pas seulement d’IA : il s’agit de savoir si l’Europe sera une puissance numérique ou si elle sera réduite à une colonie technologique dont le destin sera d’écrire les règles de technologies qu’elle ne pourra jamais contrôler.